vendredi 18 mai 2018

"Boom" de Julien Dufresne-Lamy

Chronique du blog Publikart



Boom, ou la lettre d’un ado à son ami assassiné 

Publik’art connaît bien Julien Dufresne-Lamy et le lit avec plaisir depuis plusieurs années. Son dernier roman, Les Indifférents ne nous avait surtout pas laissé indifférents puisqu’il avait été notre coup de cœur. L’auteur connaît bien le monde de l’adolescence. Peut-être une partie de lui-même se sent-il encore très fortement adolescent ? D’ailleurs, n’est-ce pas un peu le cas de chacun d’entre nous ? 

Boom, un bruit meurtrier 

Mais avec Boom, on entre dans le monde de l’adolescent traumatisé. Etienne écrit à son ami, Thimothée. Ils ont 17 ans, sont dans le même lycée et depuis trois ans, ils ne se quittent plus. Les meilleurs amis du monde. Ils ont fait les 400 coups ensemble, à la fois très différents et complémentaires. Bref, une amitié fusionnelle, entière. Chacun avec ses qualités, mais aussi ses défauts. Ce que décrit Etienne, nous l’avons tous vécu. Une très forte amitié à un moment clé de notre vie, à l’adolescence. Un âge où on est prêt à donner sa vie pour son meilleur ami. 

Mort subite insupportable 

Le ton est donné. Thimothée s’est fait faucher par un terroriste, sur le pont de Westminster alors qu’il était en voyage à Londres avec son lycée et son meilleur ami, Etienne. L’histoire est terrible et surtout terriblement vraie. Les mots sonnent très justes, et nous percutent là où ça fait mal. Et pourtant pas de mélo dans l’écriture de Julien Dufresne-Lamy, bien au contraire. L’auteur nous dévoile déjà l’amitié de ces deux ados et ensuite le monde dans lequel est plongé Etienne, juste après la mort de son ami. Tout est entremêlé. Plus rien n’a de sens avec « Ta mort ressemble à ça. Le minimum. Juste une bagnole pourrie ». 

Survivre sans 

Aucune haine mais un immense sentiment de culpabilité. Etienne survivant et Thimothée décédant. Comment survivre après une telle douleur ? Boom est un livre qui ne peut que nous interpeller. C’est à la fois un bel hommage rendu aux victimes des attentats et aussi un beau message à tous les survivants qui n’arrivent plus à vivre, envahis par un immense sentiment de solitude et surtout de culpabilité. Mais c’est aussi un très bel hymne à la vie. 

L’écriture de Julien Dufresne-Lamy est concise. Chaque mot est pesé, voire soupesé. Pas besoin d’écrire des pages et des pages. Tout est essentiel dans ce petit livre Boom. Boom est édité chez Actes Sud Junior, pour les adolescents à partir de 15 ans. Il doit surtout être lu par nous tous, sans limite d’âge ! Absolument. Un coup de coeur pour Publik’Art !

"Coupée en deux" de Charlotte Erlih

Chronique du blog Takalirsa


La situation familiale de Camille a beau être banale, elle est pourtant source de souffrance. Tandis que la jeune fille attend en compagnie de ses parents l'heure du rendez-vous avec la juge, elle revient sur ce divorce qui a séparé sa vie en deux, la faisant évoluer d'une semaine sur l'autre dans des mondes quasi parallèles : "Quand mes parents se sont séparés, je me suis fissurée. Je tenais encore debout mais j'étais lézardée sur toute ma hauteur". 

Le contraste est d'autant plus marqué que son père et sa mère ont des caractères opposés. L'une est plutôt stricte et organisé, tandis que l'autre se montre drôle et désinvolte. Avec sa mère, Camille mène une vie cadrée mais rassurante. Son père s'est remarié (avec Laure) et a eu une seconde fille, encore bébé. L'adolescente s'entend très bien avec elles deux. Choisir entre les deux foyers est donc chose impossible : Camille s'y sent aussi bien. Son déchirement est évoqué avec beaucoup de sensibilité. Sa perception des situations privilégie avant tout son ressenti. De même les personnalités des principaux protagonistes affleurent subtilement au fil des scènes bien plus qu'elles ne sont décrites. Ainsi on a l'impression d'être immergé dans le cœur de Camille tout en suivant l'intrigue de l'extérieur, un peu comme la jeune fille elle-même, qui tente de raisonner objectivement tout en étant submergée par son émotion, qui se sent parfois étrangère au problème alors qu'il la concerne directement. 

Mais après tout, "c'était leur histoire, pas la mienne", non ? Soutenue par la juge, Camille finira par laisser la responsabilité à ces adultes qui ont "détruit son équilibre", à l'issue d'un suspense plein de tension et qui aura plusieurs dénouements. Car certaines situations ne peuvent se dénouer en un mot ni même en un jour, il faut laisser le temps aux enfants comme aux parents de ré-envisager la vie autrement.

"Une fille de..." de Jo Witek

Chronique du blog Takalirsa


Le cri d'amour d'une fille pour sa mère, le cri de rage d'une adolescente pour "gagner sa dignité" de femme. 

Hanna réalise très tôt qu'elle n'est "pas une enfant comme les autres. Que ma mère n'est pas une femme comme les autres et que les autres me feront payer cher cette différence." Tandis qu'elle court, elle raconte sa vie "au milieu des secrets, des non-dits", ce père dont elle ne sait rien, sa mère dont il faut cacher la profession ("serveuse, c'est le nom officiel du job de maman. C'est le déguisement social qu'elle me propose.") et quand "ça" finit par se savoir, le regard des gens qu'il faut supporter, la pitié ("pauvre petite"), la honte et en grandissant, les humiliations sexuelles des "débiles" : "J'en crève"... 

Et pourtant, Hanna ne reproche rien à sa mère : "Ma mère se prostitue, c'est vrai, mais je l'aime, et je suis fière d'elle, parce qu'après ce qu'elle a vécu et ce qu'elle vit encore, elle a réussi à m'offrir de l'amour, beaucoup d'amour". Hanna revient alors sur le passé de la jeune Ukrainienne enrôlée malgré elle dans un réseau de proxénètes, et l'on ne peut que se rallier à sa colère envers ces hommes qui salissent tout par leur business, le corps, et l'âme - "de l'esclavage physique et moral en plein XXIe siècle". Et puis il y a les clients, qui entretiennent tout autant le système, et tous ceux qui ferment les yeux, qui jugent et condamnent au lieu d'aider... "C'est vous qui êtes infâmes ! Pas elles !". 

Alors Hanna court, elle court pour se sentir libérée du regard des autres, "pour exister" tout simplement et, peut-être, donner sa chance à l'amour. Car son image des hommes, entre peur et dégoût, son appréhension des relations sexuelles, centrées sur le désir, empreintes de violence, ne laissent guère de place pour "le bonheur à deux que partagent les amoureux"... "Et si, à cause de la monstruosité humaine, à cause de l'histoire de ma mère, j'étais à jamais privée de la légèreté d'aimer ?". Mais justement, quel est ce mystérieux rendez-vous vers lequel court la jeune fille à travers cette course inhabituelle de deux heures, elle qui déteste bousculer ses habitudes ? "Il est temps de me lancer." car "J'aime l'idée que l'on puisse renaître".

"Pour toujours" de Christian Demilly et Vincent Mahé

Chronique du blog L'oiseau lit


Pour toujours : l’émotion silencieuse

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J’ai reçu le mois dernier un album un peu particulier, signé Christian Demilly et Vincent Mahé.
Il me paraît difficile de traduire avec précision l’intensité des mots et des images que contient ce livre, et l’émotion très forte qu’il m’a procurée, mais je ferai de mon mieux dans cet article pour vous expliquer un peu l’expérience de lecture que cet album propose et pourquoi il faut absolument que vous le lisiez. 

Pour toujours, c’est une ode au cycle de la vie. L’histoire, en peu de mots et beaucoup d’illustrations, d’une humanité actuelle en la personne d’une petite fille, qui devient femme, et tout en étant femme devient mère.
Une vie dans l’immensité, comme tant d’autres, faite de joies et de chagrins, d’ennui, de curiosité, d’envie… Un petit point de lumière, comme dit la chanson, qui s’allume et finit, un jour, par s’éteindre.
Une existence qui, en fin de compte, ne prend son sens que parce qu’elle aura attendu l’autre, et vécu la vie à ses côtés, qu’il s’agisse d’un animal de compagnie, d’un être à aimer tout entier, d’un enfant à élever vers le monde. 

Chaque rencontre mène à ce souhait : « Je voudrais que tu sois avec moi pour toujours. »
Elles sont présentées par les textes poétiques de Christian Demilly, qui sonnent comme une ritournelle, un espoir répété du fond du cœur, et sont ensuite développées par les illustrations de Vincent Mahé, qui nous plongent dans le quotidien du personnage. 

Épurées, douces et intenses, chaque scène illustrée par Vincent Mahé fait surgir une multitude d’émotions et de sentiments auxquels on s’identifie aisément ; un regard, un mouvement, la lumière d’un paysage, chaque détail est extrêmement vivant, si bien que l’absence de mots n’est qu’une évidence. 

J’ai passé plusieurs minutes, penchée sur chacune de ces planches de bande dessinée muettes, habitée par la beauté de qui m’était montré.
Et c’est la rencontre entre la mère et l’enfant, et le lien qui unit ces deux êtres qui m’a le plus émue et rappelé mon histoire personnelle. 

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Si, toutefois, la transition avec l’illustration finale m’a semblé un peu rapide par rapport au rythme du reste de la narration, Pour toujours offre une lecture inédite, vibrante, à la fois réjouissante mais un petit peu difficile aussi, parce qu’elle est très évocatrice et qu’elle peut faire référence à des éléments de l’histoire personnelle de chacun d’entre nous. C’est indéniablement une vraie réussite. 

Je pense que cet album parlera en grande partie davantage aux adultes qu’aux enfants, dans sa profondeur et son émotion, tant il porte un regard sensible sur la vie et l’impermanence, mais il pourra permettre, d’un point de vue concret, de familiariser le jeune lecteur (plutôt à partir de 9-10 ans à mon sens) avec la lecture à la fois linéaire et tabulaire de la BD (qui est loin d’être une lecture aisée), et d’un point de vue plus sémantique, de l’initier à l’interprétation du message délivré par le livre sur la vie.
L’expérience vaut le détour, quoi qu’il en soit !

jeudi 3 mai 2018

"Boom" de Julien Dufresne-lamy

Chronique du site Encres Vagabondes


Voilà un très beau texte sur l’amitié, le chagrin et la culpabilité. Etienne et Timothée sont amis depuis trois ans. Pour Timothée, on peut dire « était ». Le titre et le bus anglais rouge de la couverture sont explicites. À Londres, sur le pont de Westminster, la voiture d’un terroriste fauche un groupe de lycéens. Timothée était parmi eux. 

Etienne reste seul, dévasté, rongé par la culpabilité. « Ta mort, c’est ma faute. Si j’avais agi comme il faut, tu serais encore là. » Pourquoi Timothée se trouvait sur ce pont et pas Etienne, c’est ce nous découvrirons peu à peu, au fil du monologue.

Tout en évoquant son état actuel, les médicaments, les cauchemars, l’envie de ne rien faire, les paroles de la psychologue, Etienne reprend leur histoire depuis le début, leur rencontre, trois ans plus tôt, et c’est la construction d’une belle amitié que ce roman raconte. « Trois ans de conneries, de fêtes, de filles à tomber […] Trois ans de confidences, de joie, de gueule de bois. Trois ans de gueule de joie, c’est ça. »


Leur rencontre, c’était à un cours de danse africaine auquel leurs mères se sont inscrites, où « les Parisiennes jouent les girafes. Elles s'imaginent là-bas, rescapées des bombes, nourricières dans la brousse. Elles oublient leurs fringues Agnès B., leur manucure et leur dégradé couleur à deux cents balles. » Il n’est jamais très tendre, Etienne, ni avec lui-même ni avec les autres. Il a souvent la dent dure, la révolte adolescente à fleur de peau. Mais avec Timothée, ce jour-là, « c’est le coup de foudre, pas vrai ? On peut le dire maintenant, nos conquêtes féminines ne nous en voudront pas. Ce jour-là dans la lande, c’est la foudre qui frappe. »

Pourtant, ils ont des tempéraments bien différents. Autant Etienne est excessif, provocateur et casse-cou, autant Timothée est calme, sportif et raisonnable. « Le week-end, je bois trop. Je picole jusqu'à la gorge pleine. On est plusieurs à boire comme des trous. […] On se met des mines pas possibles mais toi, tu ne finis jamais à l'envers. Tu es le type bien, sage, debout en toutes circonstances. Celui qui me prend par le bras quand je titube en vrac sur la chaussée » « Et tu ne m'engueules pas. Jamais un mot de trop avec toi. Pas de petite morale. Pas de 
leçon. »

Ils sont aussi opposés que complémentaires, et inséparables pendant trois ans, jusqu’à Londres. « Londres, c'est ton idée. Tu me baratines avec ce voyage. […] Tous les ans, les professeurs d'anglais organisent une virée rituelle dans la capitale anglaise. Ils choisissent un petit groupe trié sur le volet, de très bons élèves généralement. Pour notre dernière année au bahut, tu veux en être. » Ils ont tout fait pour en être, ils ont dû convaincre les parents et progresser en anglais, et ils en ont été. Mais l’un est revenu et pas l’autre…

C’est un texte très fort et très émouvant, alternant la joie et la colère, le bonheur des jours heureux et la tristesse du manque, où certaines pages se lisent les larmes aux yeux et d’autres le sourire aux lèvres. Décidément, Julien Dufresne-Lamy, dont on avait beaucoup aimé Mauvais joueurs (chroniqué ici), a beaucoup de talent pour mettre des mots sur les souffrances et les sentiments contrastés des adolescents. Un auteur à suivre, assurément.

mercredi 11 avril 2018

"Boom" de Julien Dufresne-Lamy

Chronique du blog Songes d'une Walkyrie


Un monologue d’un jeune homme à un autre, l’un survivant, l’autre mort dans un attentat. Fort et sensible, Boom est un court roman « d’une seule voix » qui crie la douleur de celui qui reste dans le deuil et qui doit tâcher d’avancer avant de sombrer…

Etienne est l’adolescent fêtard, celui qui accumule les conquêtes et les bêtises alcoolisées, celui qui fonce avant de réfléchir aux conséquences, le téméraire, celui qui ouvre sa bouche pour s’affirmer mais aussi faire son intéressant, celui probablement qui se cache sous une façade pétillante et insouciante, et pourtant tout cela va s’éteindre au cours d’un voyage scolaire à Londres. Depuis, la culpabilité et la peine ont pris le pas sur sa joie de vivre et sur ses rires…

Timothée était le gentil garçon, celui qui réfléchissait, savait s’arrêter, la politesse incarnée, plus posé et réservé, un ami fidèle, celui sur lequel on pouvait compter, l’intellectuel, celui qui rêvait de Londres et pourtant, aujourd’hui il n’est plus, mort violemment et subitement dans un énième attentat ridicule…

Etienne et Timothée, c’est un coup de foudre amical, un regard, un sourire et le charme opérait sur ces deux êtres bien différents l’un de l’autre, un lien indéfinissable, trois ans de relation fusionnelle, trois ans d’amitié intense, trois ans à rattraper les années où ils ne se connaissaient pas encore et puis BOOM ! Cela s’est achevé aussi vite que cela avait commencé. Aujourd’hui, Etienne tente d’écrire les mots qui pourraient soulager, submergé par les émotions ; la perte, le manque, la culpabilité. Comment avancer après tout ça ?

L’ouvrage est certes très court mais très intense, très fort, très sensible, on se prend sans peine en plein cœur la douleur qui terrasse Etienne, ce sentiment qui le rend léthargique à subir le quotidien avec ce manque terrible d’un être qui ne sera plus jamais là (le proverbe « un seul être vous manque et tout est dépeuplé » prend ici tout son sens). Il parle à Timothée, lui dit ce qu’il pense et ressent. Le thème du deuil est justement traité, avec pudeur et sensibilité, mais aussi avec colère et culpabilité, il s’agit d’un deuil adolescent, moment d’un être où tout est exacerbé, notamment les états émotionnels. En cela, le personnage d’Etienne est très réaliste.

Le roman est façonné de manière anarchique, tantôt des souvenirs, heureux le plus souvent, tantôt le ressenti présent, une impression que cela part un peu dans tous les sens, un peu brouillon dans l’organisation des idées, mais n’est ce pas cela de ressentir et vivre pleinement les émotions, les attraper comme elles viennent, puis les coucher sur du papier, cela sonne encore plus réaliste au final et je pense que c’est ce que l’auteur recherchait, évoquer l’état de deuil d’un être adolescent, de façon brut et certainement pas finement taillé, cela aurait manqué de spontanéité tout simplement.

En bref, un court roman qui se dévore et se ressent, un petit joyau qui ne demande qu’à briller dans vos cœurs. Très belle lecture !